Yann Moix : "Mort et vie d'Edith Stein" Grasset, 192 pages, 14,90 euros

Yann Moix n'est pas un saint. Les portes de la postérité lui sont-elles pour autant fermées ? Celle-ci lui fera-t-elle payer ses chroniques chez Christophe Dechavanne et le succès de son film ? Que restera-t-il de lui après lui ? S'il ne se pose pas directement la question dans son dernier livre, on peut supposer qu'elle ne lui est pas, comme pour nous tous, indifférente. Consacré à Edith Stein, élève de Husserl, philosophe, juive, convertie au catholicisme, carmélite, gazée en 1942, l'ouvrage l'est aussi à l'auteur, et surtout à son ?uvre. Les indices sont discrets, mais ils existent. Dans l'épigraphe tout d'abord : « (â?¦) Mort et vie d'Edith Stein est-il le tome 2 d'Anissa Corto ?) », comme si de Mort et vie d'Edith Stein à Anissa Corto, il fallait passer sur Panthéon, Partouz et Podium. É la deuxième page ensuite : « Le temps passé, toutes les durées entassées, m'obligent à reconnaître ceci : parler d'Amour est mon unique passion. Et la seule chose chez moi qui ne soit pas à vendre. » Pages 42 et 43 enfin, un simple clin d'?il : « Quand tu te lèves le matin, lecteur, tu sais que tu ressembles : à. Que plus ou moins, tu es le sosie : de. »
Au-delà de la question de la sainteté, de celle, difficile, de la conversion des juifs au catholicisme (si l'on naît juif, peut-on cesser de l'être ?), se pose ici celle de l'accès à la postérité, l'immortalité ou l'éternité. On peut peut-être devenir immortel, mais pas éternel : si on l'est, c'est qu'on l'a toujours été. Les saints, pour notre auteur, sont pourtant devenus éternels par leur vie faite ?uvre, les écrivains, eux, en tant qu'écrivains, peuvent essayer de devenir immortels, par leurs ?uvres. Les procès d'intention sont les plus faciles à gagner, et l'on ne peut réfréner l'envie, avant d'ouvrir son livre, d'en intenter un à Yann Moix, coupable d'avoir cherché à s'octroyer malignement un supplément d'âme. Mais qu'un écrivain et réalisateur à succès, compromis et inquiet de l'être, s'interroge sur le destin d'une sainte, est aussi le meilleur moyen de poser ces questions toutes ensemble. La compromission et la damnation supposées de l'auteur sont en réalité les conditions de possibilité du livre.
Ces questions sont difficiles, et elles sont posées de façon profonde dans le livre, où il nous est montré comment Edith Stein s'approprie sa vie en la transformant, exprime sa générosité en s'isolant au Carmel (absorber en elle, et pour les autres, le bruit du monde), concilie, après bien des errements, son intelligence et sa foi, son catholicisme et son judaïsme. Et à l'horizon de ces contradictions affrontées, toujours la question : comment nos ?uvres peuvent-elles sauver nos vies au-delà de nos vies ?
Il aurait peut-être fallu que le livre se contente de ces questions, quitte à les approfondir et les aggraver. Il faut parfois laisser le lecteur tirer lui-même les leçons des questions qu'on l'a aidé à se poser. C'est la faiblesse de l'auteur d'avoir cru nécessaire de théoriser la vie d'Edith Stein alors qu'il avait lui-même souligné que celle-ci avait dû renoncer à une telle ambition (« Or Edith, dans un premier mouvement, très scolaire, commence par 'penser' Dieu comme un sujet d'agrégation. Elle révise Dieu. Elle annote Dieu. Elle stabilobosse Dieu. Elle couche Dieu sur des fiches bristol. Elle veut qu'on lui pose des colles sur Dieu. Pour elle, Dieu n'est pas une énigme : c'est une interro. »). Yann Moix, lui aussi, aurait dû se contenter de nous plonger au c?ur de l'énigme. Au lieu de cela, il se prend à philosopher, à définir et distinguer des concepts : avenir/futur, postérité/immortalité/éternité, etc. É opérer une persécution analogique : l'immortalité est aux saints ce que la vie est aux hommes, l'éternité est aux saints ce que l'immortalité est aux hommes. Puis à mêler les analogies aux références scientifiques simplistes : « Israël est à la relativité générale ce que les États-Unis sont à la physique newtonienne : et la France à la physique aristotélicienne ! » Yann Moix reproche à Edith Stein des réflexes d'agrégative, il sombre dans ceux de mauvais khâgneux, qui savent si bien être obscurs sans être profonds. Bien sûr, le problème est plus complexe, car il engage le sujet même de l'ouvrage, celui de la commensurabilité : comment rendre l'incommensurable commensurable ? comment saisir et se rendre incommensurable ? Mais les analogies deviennent ici des pièges, car elles assèchent le portrait d'Edith Stein, source d'interrogation qu'on aurait voulue intarissable.
Pied de nez à l'homme inquiet, la coquetterie de l'auteur à succès est la plus flagrante dans ses développements théoriques sur Israël et son maniérisme littéraire. Qu'Israël ait vécu dans le temps avant de vivre dans l'espace, qu'il soit une « entité spirituelle », très bien. Mais rien de nouveau ici, il n'est qu'à relire « Qu'est-ce qu'une nation ? » d'Ernest Renan, qui relativiserait l'incommensurabilité, justement, que l'auteur essaye d'attribuer à l'État hébreu. É de nouvelles préoccupations doit-il correspondre un nouveau style ? L'auteur semble le croire, qui abuse du même procédé tout au long de son livre, et malmène la ponctuation de façon artificielle (« Éa faisait des millénaires, ça faisait depuis la naissance du Christ que ce dimanche-là était : prévu. Pendant 1942 années, on n'a pas vraiment su de quoi, notamment à Echt, il : serait fait. De quoi il serait : rempli. Quel serait son (hollandais) visage. C'était un dimanche en attente : un dimanche inéluctable sur les agendas du monde. Pas plus : et : pas moins. Même le bleu de son ciel n'était pas : prévisible. »). De même qu'il a décidé que « ses » personnages auraient la négation approximative ; un prêtre, tout d'abord : « Pilate regarda notre Seigneur Jésus. Alors il en fût tout à fait sûr : notre Seigneur Jésus avait rien fait de mal. Mais Pilate dit pas : 'Il faut libérer cet hommeâ?¦' Il osait pas » ; Edith Stein elle-même, ensuite : « On supprime pas la lumière : mais on peut fermer les yeux. La foi consiste pas à être exempte de douteâ?¦ » On a vu le procédé utilisé de façon plus inspirée (cf. Daniel Foucard, Cold).
Mais, même encombré par ces coquetteries, et malgré la déception qu'on peut ressentir à voir Yann Moix se prendre à pontifier et à poser un peu, son portrait d'Edith Stein continue à résonner bien après la lecture. Et il n'est pas toujours mauvais d'être déçu, car c'est aussi le signe que des exigences nouvelles sont : apparues.

Ulysse Korolitski