À lire à la suite du sommaire, un extrait de l’entretien avec Jonathan Littell
Textes
Françoise Sagan, Fable
Virgil Tanase, Béatrix
Emmelene Landon, Onshore, offshore
Michel Mourlet, Éros et Thanatos
Dossier Hélène Bessette
par Laure Limongi, Mathieu Bénézet, Julien Doussinault, Céline Minard,
Frédéric Léal et Nathalie Quintane
Chroniques
Dumitru Tsepeneag, Frappes chirurgicales
Christian Authier, Mes rentrées littéraires
Critique
La rentrée littéraire
Découverte : quatre premiers romans
Jonathan Littell, Laurent Quintreau, Philippe Pollet-Villard, Laurent Marty
présentés par Bruno Krebs, Bernard Leconte, Vincent Eggericx et Éric Meunié
Entretiens avec les auteurs
Notes
À propos de Héléna Marienské, Corinne Solliec, Marie Ferran,
Jonathan Ames, Dennis Cooper, Sarah Waters, Jordi Pere Cerdà, Ma Jian,
Kathy Acker, Camille Laurens, Pavel Hak, Christine Avel,
Patrick Rambaud, Christine Angot, Christophe Bataille, David Bessis,
Raymond Guérin, Akli Tadjer, Benoît Duteurtre, Pierre Jourde,
Hadrien Laroche, Michel Schneider, Richard Millet, Sybille Grimbert,
François Salvaing, Serge Joncour, Laurent Graff, Lorette Nobécourt
Séances
Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française,
à l’université Paris VIII
MAXIMILIEN AUE VU PAR JONATHAN LITTELL
(La Revue Littéraire n°28, p. 158-161)
Florent Georgesco : Que diriez-vous aujourd’hui de votre narrateur ? Quels sentiments éprouvez-vous face à lui ?
Jonathan Littell : Il est difficile de dire du bien d’un aussi sale type...
F. G. : Oui, mais vous avez vécu longtemps avec lui.
J. L. : Je pourrais dire que c’est moi.
F. G. : Et il y a des moments où il est difficile de dire du bien de soi...
J. L. : Oui, bien sûr. Disons que c’est un moi possible, si j’étais né Allemand en 1913 plutôt qu’Américain en 1967. C’est aussi de cette manière que je l’ai abordé. Les gens ne choisissent pas forcément... Il y a beaucoup de moi dans ce type, à côté de beaucoup de choses qui ne sont pas de moi. Lui fait du nazisme avec autant de sincérité que moi j’ai fait de l’humanitaire. C’est un peu le propos du livre. Mais ça ne signifie pas que je l’innocente.
F. G. : De ce point de vue, le fait qu’en un certain sens vous ne vous innocentiez pas, vous, l’innocente tout de même partiellement, lui : il n’est pas né en 1967, mais en 1913, c’est le hasard.
J. L. : Oui, mais en même temps... L’influence de la pensée grecque sur le livre va bien au-delà de sa structure eschyléenne. J’aime beaucoup la façon qu’avaient les Grecs de penser la morale, qui est beaucoup plus pertinente pour essayer de comprendre ce genre de phénomènes-là que l’approche judéo-chrétienne. Avec le judéo-christianisme, on est dans la faute, le péché, dans le jeu entre péché pensé et péché commis... L’attitude grecque est beaucoup plus carrée. Je le dis dans le livre : quand Œdipe tue Laïos il ne sait pas que c’est son père, mais les dieux s’en foutent : tu as tué ton père. Il baise Jocaste, il ne sait pas que c’est sa mère, ça ne change rien : tu es coupable, basta. L’intention n’entre pas en compte. C’est ainsi qu’on s’y est pris dans les procès d’après-guerre, et c’est la seule façon de le faire. Tel type a commis tel acte. Peu importe la raison qui l’a amené à le commettre. Qu’il ait été de bonne foi, de mauvaise foi, qu’il l’ait fait pour de l’argent ou parce qu’il y croyait, c’est son problème : il a commis cet acte, il va être jugé et condamné. C’est tout. Après il y a des gens qui ont été exécutés, d’autres ont été emprisonnés, certains ont été relâchés, il y en a même qui n’ont jamais été arrêtés... Ce n’est pas juste. C’est comme ça. C’est le hasard des processus. Ça n’a rien à voir avec la culpabilité.
F. G. : C’est-à-dire que votre livre n’est pas un livre sur la culpabilité ou l’innocence. Ce n’est pas un livre sur la justice.
J. L. : Non, en effet. Le narrateur le dit au départ : j’ai fait ce que j’ai fait, je ne suis pas là pour me justifier, je vais juste vous expliquer comment ça se passe. Moi ce qui m’intéresse c’est ça, c’est comment les choses se passent. Dans mon travail j’ai souvent été obligé de dealer avec des gens semblables à lui : des assassins serbes, rwandais, tchétchènes, russes, afghans... Je leur serrais la main avec un grand sourire. C’est une question professionnelle : on est là pour obtenir ce qu’on veut d’eux, point. On ne les juge pas.
F. G. : Mais en l’occurrence que vouliez-vous obtenir de votre personnage ?
J. L. : Eh bien, de savoir comment ça se passe. Confronté à des types pareils, je n’arrive pas à comprendre comment ils peuvent faire ce genre de choses. Ils sont très bizarres, voire complètement délirants. Un jour, à Sarajevo, ma voiture se fait tirer dessus à coups d’obus. Le lendemain, je vais chez les Serbes me plaindre, je trouve un colonel que je connais qui me dit : « Vous n’avez pas le droit de prendre cette route, donc c’est bien fait pour vous. De toute façon, si j’avais voulu vous dégommer je vous aurais dégommé. » Après on a une grande discussion, et il m’explique pourquoi il fait tout ça : « Avant, j’étais pêcheur à la ligne et chez moi à Sarajevo j’avais pour 20 000 marks d’appâts. Ces sales bosgnoules, ils ont pillé mon appartement, ils ont piqué tous mes appâts. » Et ce type, ça faisait trois ans qu’il bombardait Sarajevo, qu’il snipait les gens... Pour une histoire d’appâts...
F. G. : Le narrateur, lui aussi, se retrouve pris dans le processus d’extermination d’une façon arbitraire, et absurde. Sa première intention n’est pas de massacrer les gens.
J. L. : Non, pas du tout ! Au départ, ce n’est pas un salaud, c’est plutôt quelqu’un de bien. Il dit à un moment, à peu près : « Qui aurait pu s’imaginer qu’on prendrait des juristes pour assassiner des gens sans procès ? Moi quand je me suis engagé là-dedans, je ne pensais pas du tout que c’était pour ça. » Et puis après... Il a fait ce qu’on lui a dit de faire. C’est malheureux, mais c’est comme ça. C’est un garçon obéissant. Moi, je ne le suis pas, j’aurais peut-être eu un réflexe de refus, je ne sais pas. Mais lui, il est dans sa logique à lui.