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La Revue Littéraire Automne 2006 n°28 La Revue Littéraire Automne 2006 n°28
La Revue Littéraire



parution 01/09/2006
320 pages
15 euros
isbn 2-7561-0045-5
issn 1766-9693
EAN 9782756100456
code article : F65468
14,5x22,5



Chaque trimestre deux dossiers consacrés àdes écrivains, des artistes, àl’actualité littéraire ou politique. Et toujours des textes inédits, des chroniques, de grands entretiens et un panorama critique de l’édition française.

Le rendez-vous indispensable de toutes les littératures.

À lire Ă  la suite du sommaire, un extrait de l’entretien avec Jonathan Littell


Textes

Françoise Sagan, Fable
Virgil Tanase, BĂ©atrix
Emmelene Landon, Onshore, offshore
Michel Mourlet, Éros et Thanatos

Dossier HĂ©lĂšne Bessette

par Laure Limongi, Mathieu Bénézet, Julien Doussinault, Céline Minard, Frédéric Léal et Nathalie Quintane

Chroniques

Dumitru Tsepeneag, Frappes chirurgicales
Christian Authier, Mes rentrées littéraires

Critique

La rentrée littéraire

DĂ©couverte : quatre premiers romans

Jonathan Littell, Laurent Quintreau, Philippe Pollet-Villard, Laurent Marty prĂ©sentĂ©s par Bruno Krebs, Bernard Leconte, Vincent Eggericx et Éric MeuniĂ©

Entretiens avec les auteurs

Notes
À propos de HĂ©lĂ©na MarienskĂ©, Corinne Solliec, Marie Ferran, Jonathan Ames, Dennis Cooper, Sarah Waters, Jordi Pere CerdĂ , Ma Jian, Kathy Acker, Camille Laurens, Pavel Hak, Christine Avel, Patrick Rambaud, Christine Angot, Christophe Bataille, David Bessis, Raymond GuĂ©rin, Akli Tadjer, BenoĂźt Duteurtre, Pierre Jourde, Hadrien Laroche, Michel Schneider, Richard Millet, Sybille Grimbert, François Salvaing, Serge Joncour, Laurent Graff, Lorette NobĂ©court

SĂ©ances

Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française, Ă  l’universitĂ© Paris VIII

MAXIMILIEN AUE VU PAR JONATHAN LITTELL
(La Revue LittĂ©raire n°28, p. 158-161)

Florent Georgesco : Que diriez-vous aujourd’hui de votre narrateur ? Quels sentiments Ă©prouvez-vous face Ă  lui ?

Jonathan Littell : Il est difficile de dire du bien d’un aussi sale type...

F. G. : Oui, mais vous avez vĂ©cu longtemps avec lui.

J. L. : Je pourrais dire que c’est moi.

F. G. : Et il y a des moments oĂč il est difficile de dire du bien de soi...

J. L. : Oui, bien sĂ»r. Disons que c’est un moi possible, si j’Ă©tais nĂ© Allemand en 1913 plutĂŽt qu’AmĂ©ricain en 1967. C’est aussi de cette maniĂšre que je l’ai abordĂ©. Les gens ne choisissent pas forcĂ©ment... Il y a beaucoup de moi dans ce type, Ă  cĂŽtĂ© de beaucoup de choses qui ne sont pas de moi. Lui fait du nazisme avec autant de sincĂ©ritĂ© que moi j’ai fait de l’humanitaire. C’est un peu le propos du livre. Mais ça ne signifie pas que je l’innocente.

F. G. : De ce point de vue, le fait qu’en un certain sens vous ne vous innocentiez pas, vous, l’innocente tout de mĂȘme partiellement, lui : il n’est pas nĂ© en 1967, mais en 1913, c’est le hasard.

J. L. : Oui, mais en mĂȘme temps... L’influence de la pensĂ©e grecque sur le livre va bien au-delĂ  de sa structure eschylĂ©enne. J’aime beaucoup la façon qu’avaient les Grecs de penser la morale, qui est beaucoup plus pertinente pour essayer de comprendre ce genre de phĂ©nomĂšnes-lĂ  que l’approche judĂ©o-chrĂ©tienne. Avec le judĂ©o-christianisme, on est dans la faute, le pĂ©chĂ©, dans le jeu entre pĂ©chĂ© pensĂ© et pĂ©chĂ© commis... L’attitude grecque est beaucoup plus carrĂ©e. Je le dis dans le livre : quand ƒdipe tue LaĂŻos il ne sait pas que c’est son pĂšre, mais les dieux s’en foutent : tu as tuĂ© ton pĂšre. Il baise Jocaste, il ne sait pas que c’est sa mĂšre, ça ne change rien : tu es coupable, basta. L’intention n’entre pas en compte. C’est ainsi qu’on s’y est pris dans les procĂšs d’aprĂšs-guerre, et c’est la seule façon de le faire. Tel type a commis tel acte. Peu importe la raison qui l’a amenĂ© Ă  le commettre. Qu’il ait Ă©tĂ© de bonne foi, de mauvaise foi, qu’il l’ait fait pour de l’argent ou parce qu’il y croyait, c’est son problĂšme : il a commis cet acte, il va ĂȘtre jugĂ© et condamnĂ©. C’est tout. AprĂšs il y a des gens qui ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s, d’autres ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©s, certains ont Ă©tĂ© relĂąchĂ©s, il y en a mĂȘme qui n’ont jamais Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s... Ce n’est pas juste. C’est comme ça. C’est le hasard des processus. Ça n’a rien Ă  voir avec la culpabilitĂ©.

F. G. : C’est-Ă -dire que votre livre n’est pas un livre sur la culpabilitĂ© ou l’innocence. Ce n’est pas un livre sur la justice.

J. L. : Non, en effet. Le narrateur le dit au dĂ©part : j’ai fait ce que j’ai fait, je ne suis pas lĂ  pour me justifier, je vais juste vous expliquer comment ça se passe. Moi ce qui m’intĂ©resse c’est ça, c’est comment les choses se passent. Dans mon travail j’ai souvent Ă©tĂ© obligĂ© de dealer avec des gens semblables Ă  lui : des assassins serbes, rwandais, tchĂ©tchĂšnes, russes, afghans... Je leur serrais la main avec un grand sourire. C’est une question professionnelle : on est lĂ  pour obtenir ce qu’on veut d’eux, point. On ne les juge pas.

F. G. : Mais en l’occurrence que vouliez-vous obtenir de votre personnage ?

J. L. : Eh bien, de savoir comment ça se passe. ConfrontĂ© Ă  des types pareils, je n’arrive pas Ă  comprendre comment ils peuvent faire ce genre de choses. Ils sont trĂšs bizarres, voire complĂštement dĂ©lirants. Un jour, Ă  Sarajevo, ma voiture se fait tirer dessus Ă  coups d’obus. Le lendemain, je vais chez les Serbes me plaindre, je trouve un colonel que je connais qui me dit : « Vous n’avez pas le droit de prendre cette route, donc c’est bien fait pour vous. De toute façon, si j’avais voulu vous dĂ©gommer je vous aurais dĂ©gommĂ©. » AprĂšs on a une grande discussion, et il m’explique pourquoi il fait tout ça : « Avant, j’Ă©tais pĂȘcheur Ă  la ligne et chez moi Ă  Sarajevo j’avais pour 20 000 marks d’appĂąts. Ces sales bosgnoules, ils ont pillĂ© mon appartement, ils ont piquĂ© tous mes appĂąts. » Et ce type, ça faisait trois ans qu’il bombardait Sarajevo, qu’il snipait les gens... Pour une histoire d’appĂąts...

F. G. : Le narrateur, lui aussi, se retrouve pris dans le processus d’extermination d’une façon arbitraire, et absurde. Sa premiĂšre intention n’est pas de massacrer les gens.

J. L. : Non, pas du tout ! Au dĂ©part, ce n’est pas un salaud, c’est plutĂŽt quelqu’un de bien. Il dit Ă  un moment, Ă  peu prĂšs : « Qui aurait pu s’imaginer qu’on prendrait des juristes pour assassiner des gens sans procĂšs ? Moi quand je me suis engagĂ© lĂ -dedans, je ne pensais pas du tout que c’Ă©tait pour ça. » Et puis aprĂšs... Il a fait ce qu’on lui a dit de faire. C’est malheureux, mais c’est comme ça. C’est un garçon obĂ©issant. Moi, je ne le suis pas, j’aurais peut-ĂȘtre eu un rĂ©flexe de refus, je ne sais pas. Mais lui, il est dans sa logique Ă  lui.


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